Aizome

Désolée pour le long silence *presque* involontaire.

En fait j’ai enchainé les coups de malchance pendant une semaine entière, donc vous n’avez rien raté que des articles très déprimants ! En gros :

– Il a plu toute la semaine
– Un matin j’ai quand même pris mon vélo et j’ai choppé une sorte de rhume
– L’écran de mon ordinateur a commencé à donner des signes d’agonie
– Le contenu de mon stage est devenu encore moins passionnant
– Ma CB a été bloquée et ma banque s’est révélée injoignable, me donnant d’horribles sueurs froides (merci Papa !)
– Le colis que je m’étais envoyée depuis lyon contenant le reste de mes affaires a disparu entre la France et le Japon
– En pleine descente la selle de mon vélo a plongé de 20cm et j’ai avalé un insecte au cours de la réparation
– J’ai dû annuler une chouette sortie avec Usami-san et des chercheurs de chez Honda
– J’ai raté un RDV avec un vieux couple qui me proposait une super chambre géniale à 250€/mois

Bref, j’ai connu des jours plus réjouissants ! Mais il y aussi des bonnes nouvelles : au bureau on rigole bien avec mes fellow stagiaires, et j’ai trouvé un spot de framboises sauvages sur le chemin du bureau… Et surtout, hier j’étais invitée à un atelier de teinture traditionnelle japonaise à l’indigo (“aizomé”) !

Megumi (soeur de mon ami le moine Takashi) participe à cet atelier tous les week ends; elle m’a invitée à venir avec elle et m’a présenté son professeur et les autres élèves. Le professeur est une dame aux cheveux gris tout à fait fascinante, 5e dan de Kendo. Et pour une raison étrange et inconnue, tous les élèves savent parler quelques mots de Français ou ont vécu en France ; il y avait même une dame qui a habité à Lyon. Quant au professeur, elle prépare pour l’été prochain un séjour de 6 mois à Paris. Son histoire est vraiment étonnante, aussi je vous la retranscrit telle qu’elle me l’a racontée:

“Lana, connais-tu Simone de Beauvoir ? C’est quelqu’un qui a eu une influence incroyable sur moi.

Vois-tu, jusqu’à mes 18 ans, quand j’imaginais mon futur, le symbole d’une vie réussie pour moi c’était d’être une bonne mère, une bonne épouse, et de bien protéger mon foyer. C’était l’époque, j’ai été élevée comme ça, dans l’idée qu’il fallait toujours marcher quelques pas derrière les hommes, et que leur passer devant était impoli.

Et puis au lycée, nous avons commencé à avoir des conférences. Et un jour, j’ai écouté parler Simone de Beauvoir. Elle parlait des femmes, de leur futur, de leur force, elle disait que pour être libres nous devions atteindre l’indépendance financière. J’étais en état de choc. Je n’avais jamais entendu dire des choses pareilles. Et j’ai pensé : “L’indépendance financière ? Mais comment peut-on arriver à une telle chose ?”

C’est à partir de cette époque que j’ai commencé à beaucoup réfléchir, et à lire des livres de Simone de Beauvoir et d’autres auteurs. Et aller à Paris, poser un pied à la Sorbonne où elle même a étudié, est devenu mon rêve. Mais à l’époque, je ne pensais pas sérieusement que voyager était une option pour moi…

Et puis à l’âge de 43 ans,  j’ai voulu apprendre le Kendo (art martial/sport de combat japonais, qui se pratique avec un bâton). De nombreux clubs ont refusé de me prendre comme élève. “Une vieille dame de 50 ans ? Il n’en sortira rien de bon !” . Mais j’ai persisté. Et quand je suis passé devant le jury pour obtenir mon 5e dan (haut grade de Kendo), et que j’ai dit que ce grade m’aiderait à réaliser mon rêve, personne ne m’a prêté attention. Qui s’intéresse aux espoirs d’une vieille femme ? Mais j’ai réussi l’examen.

A partir du 5e dan au Kendo, on peut commencer à voyager à l’international pour enseigner. Et moi, j’irai à Paris, l’été prochain. J’enseignerai le Kendo et la teinture traditionnelle, et surtout, j’irai à la Sorbonne réaliser mon rêve.”

Je trouve que c’est une sacrée histoire ! Et en ce qui concerne les ambitions féministes du professeur, il suffit de savoir qu’elle passera ces 6 mois à Paris seule tandis que son mari ira perfectionner ses talents de peintre en Angleterre, pour comprendre que cette conférence dans son lycée a vraiment changé quelque chose. En plus d’être hautement gradée au Kendo, elle est un véritable maître de teinture traditionnelle : plusieurs livres à son actif, de nombreuses expositions de ses oeuvres, un blog consacré à cette activité…

Pour en revenir à la teinture, voilà comment ça se passe : tout commence dans les champs. En juin, les élèves et le professeur s’en vont planter les graines d’indigo à la campagne. Quand elles ont bien poussé, on récupère les feuilles et les tiges et on leur fait subir une préparation spéciale à base de fermentation et de séchage, avant de fabriquer à la main la teinture en elle même. La recette se transmet de maître en maître; tout ce que je peux dire c’est que les gros bidons d’eau noire sentent l’ammoniac à plein nez !

Ensuite vient le travail du tissu : il existe toutes sortes de motifs de base que chacun acommode à sa guise, et qui s’obtiennent en fronçant le tissu et en nouant de la ficelle à des endroits stratégiques, ou en cousant certains points du tissu de façon plus ou moins lâche.

Megumi m’a offert une écharpe en lin brut, et j’ai choisi un motif facile : “le sentier de montagne”.
Après avoir noué les bouts de ficelle, on mouille le tissu, puis on le trempe dans les bidons de teinture. Il en ressort avec une drôle de couleur verte, et après un rinçage qui laisse derrière lui une eau marronnâtre, on obtient un beau bleu pâle. Plus on répête l’opération, et plus le bleu devient profond. Quand on s’estime satisfait de la couleur, on coupe les bouts de ficelle, et le motif apparaît en blanc sur bleu (si on veut différentes nuances de bleu, comme pour mon écharpe, on teint à nouveau après avoir coupé la ficelle.)

(photos prises par le maître)

Voici un avant-après de mon écharpe :

Pour finir , voilà deux oeuvres du maître:

Son blog : http://yaplog.jp/yasuko58

A la fin du cours, une vieille dame est partie se changer, est réapparue en kimono et s’en est allée en disant : “Je vais à une cérémonie du thé !”; une jeune femme l’a suivie peu après en indiquant qu’elle s’en allait à son cours de Shamisen, et les autres ont pu apprécier un solide déjeuner et un bon goûter.

3 Responses to “Aizome”

  1. tam Ozère Says:

    Quelle belle journée, riche en rencontres… ! j’ai déjà fait de la teinture sur soie, c’était un vrai plaisir.
    Bonne semaine prochaine🙂

  2. Panneaux #5 « itakoyak Says:

    […] teaser sur ce qu’il m’attend ce week end (ce teaser est officiellement sponsorisé par Megumi-san). Tout commence samedi matin, avec une matinée de fabrication de teinture d’indigo à partir […]

  3. Vide poche #3 : bizarreries « itakoyak Says:

    […] déjà parlé ici de la teinture à l’indigo à la japonaise, mais ce que j’ai peut-être oublié de dire […]


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